le cas Dupont, paradoxe de la stratégie de l’ère Galthié

L’image est devenue tellement rare qu’elle vous a peut-être fait tiquer. À la 58e minute du second match de la tournée d’automne remporté par les Bleus, dimanche 14 novembre, contre la Géorgie (41-15), le capitaine et numéro 9 tricolore Antoine Dupont a été remplacé. Une sortie qui offrait au Bordelo-Béglais Maxime Lucu sa première cape, après avoir rongé son frein sur le banc contre l’Argentine (29-20). Une sortie relativement rapide pour le soldat favori du sélectionneur Fabien Galthié, qui rappelle le statut particulier du demi de mêlée toulousain.

Alors oui, cela faisait plusieurs minutes que, derrière des avants un peu moins solides, le Toulousain semblait un peu usé. Il se précipitait à sortir des ballons sans savoir où donner de la tête ni à qui délivrer le précieux ovale. Bref, sur le papier, dans un match plié et ayant un gestionnaire comme Maxime Lucu sur le banc, il aurait été dommage de ne pas abattre cette carte. D’autant plus, quand elle permet de reposer son cadre et capitaine avant le choc de cette tournée face aux All Blacks, prévu le 20 novembre.

Sauf que des mots comme « repos » ou « gestion » accolés au nom d’Antoine Dupont prêtent à sourire tant le joueur est utilisé, autant en club (8 matchs, 6 titularisations depuis le début de saison), qu’en équipe de France. Depuis l’arrivée de Fabien Galthié à la tête des Bleus en 2019 après le Mondial au Japon, le joueur formé à Auch (Gers) a commencé les 14 matchs du XV de France, toujours comme titulaire et en jouant en moyenne près de 73,6 minutes. La dernière fois que Dupont était sorti aussi tôt dans une rencontre, c’était contre l’Italie lors du Tournoi, le 6 février.

En tout et pour tout avec les Bleus, sous l’ère Galthié, Dupont a seulement loupé la dernière tournée d’été en Australie. Il fallait bien laisser le minot (24 ans) digérer ses titres de champion d’Europe et de champion de France décrochés au bout d’une saison à rallonge avec le Stade Toulousain.

Saison durant laquelle il a disputé 27 matchs, dont 25 comme titulaire, et où il a évolué sur le terrain près de 71 minutes en moyenne par rencontre. Des chiffres monumentaux quand on sait que les équipes tentent toujours de doubler, voire de tripler, les individus sur un poste pour alterner notamment les titularisations et éviter de cramer leurs joueurs.

Des chiffres d’autant plus intrigants que Fabien Galthié et son staff ont rapidement affiché leur volonté de voir un maximum de joueurs et ce, dans une grande diversité de situations, afin de pouvoir s’adapter à tout. En ce sens, dès son arrivée, le sélectionneur a conclu un accord entre la Ligue nationale de rugby et la Fédération française de rugby lui permettant de convoquer 42 joueurs contre 31 auparavant, pour préparer les rencontres. En contrepartie, 14 joueurs sont renvoyés chaque semaine en club s’ils ne sont pas retenus sur la feuille de match.

S’il parvient malgré tout à assurer une certaine continuité dans ses choix, le staff a démontré par ses actions ne pas être contre les expérimentations. Au contraire, elles caractérisent presque « la patte Galthié ». Parmi les dernières en date, l’association des ouvreurs Jalibert et Ntamack, les lancements réussis de Mohamed Haouas, Gabin Villière, Melvyn Jaminet ou encore Thibaud Flament. Mais aussi le recours à des profils hybrides comme Woki, formé en troisième ligne et testé en deuxième ligne, ou Jelonch, habitué de la troisième ligne aile titularisé en troisième ligne centre, entre autres.

Il n’est pas question ici de remettre en question l’immense talent d’Antoine Dupont, que de nombreux observateurs considèrent comme « l’un des meilleurs 9 du monde », « au moins dans le Top 3 ». Sa vista, son coffre, sa science du soutien pour offrir une possibilité de passe à ses coéquipiers – qui lui vaut le surnom de ministre de l’Intérieur – ses appuis fracassants, son abnégation en défense, sont autant de qualités, qui ne peuvent que justifier le statut particulier offert au demi de mêlée toulousain par le staff du XV de France.

Antoine Dupont fait admirer ses appuis de feu contre la Géorgie, le 14 novembre 2021 à Bordeaux. (JEAN CATUFFE / JEAN CATUFFE)

Néanmoins, ce serait garder des œillères d’affirmer que lui seul ne connaît pas de limite et qu’il n’a jamais montré de signes de fatigue. Ces derniers ont parfois pesé sur le jeu des Bleus en fin de match et accéléré les débandades. À un poste tel que celui de demi de mêlée, où on est dépositaire du jeu de son équipe, pouvoir se reposer sur une doublure et sur sa lucidité en fin de rencontre est primordial. Et Dupont, en équipe de France comme à Toulouse – où c’est d’autant plus vrai depuis le départ de Sébastien Bézy vers Clermont – tient la baraque en quasi-solitaire.

« On s’entraîne toute la saison pour pouvoir enchaîner les matchs. Il y a deux ans, je me plaignais de ne pas jouer assez donc je ne vais pas m’en plaindre. »

Antoine Dupont, demi de mêlée et capitaine du XV de France

en conférence de presse avant la rencontre face à la Géorgie

Pourtant, ce n’est pas comme si le rugby français, qui se gargarise – à raison – de sa richesse au poste de numéro 9, ne disposait pas de profils pour le suppléer. Si vous cherchez un autre Antoine Dupont, vous n’en trouverez pas. Mais des joueurs capables de gérer une fin de match, de prendre le relais à l’heure de jeu, en remettant la tête à l’endroit d’un pack parfois en dedans, tout en proposant un jeu au pied salvateur, il y en a.

Le Toulonnais, Baptiste Serin, actuellement blessé, a longtemps tenu la corde. Privé de tournée en Australie en raison de sa blessure, celui qui était pressenti pour y être capitaine ne disposera pas de beaucoup d’occasions pour réaffirmer sa place dans la hiérarchie. D’autant que des joueurs comme le Lyonnais Baptiste Couilloud ou encore, tout récemment, le Bordelo-Béglais Maxime Lucu sont aussi des options intéressantes pour le XV de France.

Même Antoine Dupont, aussi merveilleux qu’il soit, n’est pas à l’abri d’une contre-performance, ou d’une blessure. Il a d’ailleurs déjà été gravement touché avec le XV de France, en se faisant les croisés contre l’Irlande en février 2018. Difficile, pour ne pas dire impossible, d’imaginer les Bleus aller chercher le titre mondial à la maison, en 2023, sans une doublure, voire une troisième option. Comme il est tout aussi compliqué d’imaginer qu’Antoine Dupont ne commencera pas samedi face aux Néo-Zélandais.

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