Jamie Chadwick, la Britannique qui rêve de F1

« Take Me Home, Country Roads, To the place, I belong ». Quand Jamie Chadwick chantonne sa musique préférée sur les routes pluvieuses du sud de l’Angleterre, les paroles de John Denver lui offrent un écho familier. Une heure de route sépare Bath, sa ville natale à 20 kilomètres de Bristol, de Grove, le fief de l’écurie Williams Racing. « Pour tout jeune pilote, c’est un rêve de rejoindre une écurie de Formule 1 comme pilote de développement. Mais pour moi, c’est encore plus fort », confie la Britannique à franceinfo: sport. Elle trace sa propre route au sein d’une discipline très masculine, alors que le calendrier de la F1 emmène les monoplaces au Brésil ce week-end.

Yeux bruns fixés sur l’asphalte, la jeune femme de 23 ans rêve de trajectoires tranchantes et de distances avalées en un souffle. Il y a quelques semaines, elle a remporté à Austin (Texas) son deuxième titre en W Series, un circuit exclusivement féminin. Mais son objectif, « c’est faire de la Formule 1. »

Première femme à remporter une course en Formule 3 britannique (en 2018), championne de GT en Grande-Bretagne (en 2015) et plus jeune vainqueure d’une course automobile de 24 heures, le CV de Jamie Chadwick en dit long sur le profil inédit de la nouvelle reine du sport automobile. « Je ne dirais pas que je suis une pionnière. Je me fixe des objectifs et je me donne les moyens de les atteindre. Peu importe le genre. Mais c’est sûr que si ca peut pousser plus de filles à se lancer dans la discipline, alors c’est formidable. » 

Il faut dire que les femmes ont longtemps été les grandes absentes du sport automobile. Depuis que le circuit de Formule 1 existe, elles sont deux seulement à avoir pris le départ d’une finale de Grand Prix. La dernière en date, Lella Lombardi, a signé douze départs de 1974 à 1976 et demeure à ce jour la seule femme à figurer au palmarès du championnat du monde.

Le 20 juillet 1974, Lella Lombardi devient la première femme à participer à un Grand Prix du championnat du monde de Formule 1. (KEYSTONE PICTURES USA / MAXPPP)

« De mon côté, je n’ai jamais vu l’absence de figure féminine comme une barrière. Petite, je ne rêvais pas de Formule 1. C’était juste un passe-temps, un hobby sérieux, mais pas quelque chose que je voyais comme une carrière », nuance de son côté Jamie Chadwick, passée du hockey au kart sous l’influence de son grand frère.

Si elles sont déjà présentes en rallye et en GT, les femmes peinent à perçer en Formule 1, vitrine la plus prestigieuse du sport automobile. « La Formule 1, c’est le bonnet d’âne de la parité. Il y a une ultra domination masculine qui se répète de génération en génération et qui entretient des comportements misogynes sur la piste », explique l’historienne du sport, Marion Philippe.

Pourtant, physiquement, rien n’empêche les femmes d’être compétitives. Petit gabarit dynamique d’1m60 pour 57 kilos, Jamie Chadwick a simplement adapté sa préparation physique : « Ca peut aider d’être léger dans une voiture. En même temps, il s’agit d’un sport physique, et la préparation que cela demande est assez difficile. Le gabarit n’est ni un avantage ni un inconvénient. »

Congratulations to @JamieChadwick on an incredible weekend in Austin, as she becomes the 2021 @WSeriesRacing champion! #USGP #WSeries pic.twitter.com/S9YVDbwqRq

— Formula 1 (@F1) October 25, 2021

Si les femmes ont été si longtemps absentes du circuit, c’est surtout pour des questions d’image dans un sport où les sorties de route misogynes sont courantes. « Le risque et les voitures sont associés aux hommes, explique la sociologue du sport et du genre, Natacha Lapeyroux. En Formule 1, une fois le casque sur la tête, impossible de savoir à qui vous avez affaire : un homme, une femme ? Les repères de genre sont troublés. Historiquement, on a donc demandé aux femmes pilotes de compenser, de montrer une certaine féminité. »

Les réseaux sociaux de Jamie Chadwick témoignent encore de ces perceptions, souligne l’historienne Marion Philippe : « Chadwick se montre sur Instagram sous un visage dynamique, féminin, qui intéresse les sponsors et les écuries. Elle joue des codes de genre, car elle n’a pas le choix pour trouver les soutiens nécessaires à l’obtention d’un baquet de F1. »  

Une image souvent à double tranchant, comme en 1983, quand la Sud-Africaine Désiré Wilson fut engagée en Formule 1 dans le seul but de réaliser un coup de pub. L’écurie Tyrell, en difficulté, espérait ainsi attirer les médias et les sponsors. Jamie Chadwick se dit quant à elle concentrée sur la conduite. Et rien d’autre. « Je veux être reconnue comme pilote, pas comme faire-valoir féminin », tranche t-elle. 

La Britannique se donne les moyens de ses ambitions. Ce n’est pas un hasard si son circuit favori est le Nürburgring Nordschleife, réputé comme l’un des plus difficiles du monde. Alors, au moment de s’engager en W Series, un championnat non mixte, Jamie Chadwick hésite.

Le circuit, créé en 2018 sous l’impulsion de la FIA, veut offrir aux femmes des opportunités égales et éliminer les barrières financières qui les ont historiquement empêchées d’accéder aux échelons supérieurs. « Le risque avec ce genre de compétition, c’est de reléguer les femmes dans un circuit à part, de seconde zone. » met en garde Natacha Lapeyroux.

 » Je me suis engagée en W Series parce que c’est entièrement financé et parce que c’est une plate-forme qui offre une visibilité qui me faisait défaut. Quand je me suis engagée dans la première saison de W Series, je n’avais pas vraiment d’autres options en monoplace. Je n’avais pas le budget disponible pour pouvoir progresser et évoluer dans les catégories supérieures.”

Jamie Chadwick, à propos de sa participation aux W Series

à franceinfo: sport

Doriane Pin, jeune Française finaliste l’an dernier du programme FIA Girls On Track – Ferrari Driver Academy, a un avis nuancé sur la question : “Chadwick, c’est une bonne pilote, elle a un bon coup de volant et est toujours bien dans les médias. Elle a fait le choix de s’aligner en W Series avec le but d’arriver en Formule 1. De mon coté, j’ai une vison différente. J’ai toujours voulu me battre contre les hommes. Arriver et faire les mêmes championnats avec les meilleurs pilotes du moment. Pour moi, à partir du moment où on met le casque, on est tous pareils. ”

Les 20 meilleures pilotes féminines sont opposées sur les mêmes voitures en W Series. (JARED C. TILTON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Mais cette année, le circuit a pris une nouvelle envergure. En se calant sur le même calendrier que la Formule 1, les pilotes féminines ont gagné en visibilité. Plus encore, 15 points de Super Licence (la certification sur 40 points qui donne accès à la F1) étaient alloués à la gagnante. De quoi faire passer Jamie Chadwick dans une nouvelle dimension.

Dans la roue de Jamie Chadwick, une nouvelle génération de pilotes émerge. “Rien qu’en sélections, on est de plus en plus présentes, témoigne Doriane Pin, qui vient de rejoindre une équipe féminine en GT sous les couleurs d’Iron Dames. Je pense qu’il y aura des femmes un jour parmi les vingt baquets de F1. Mais pas pour des questions de représentativité. Il y aura des femmes, parce qu’elles iront vite, qu’elles auront gagné leur place par leur travail, leur mérite, et viseront des podiums.”

C’est du moins ce qu’espère Jamie Chadwick. Quand on demande à la Britannique où elle se projette dans les prochaines années, sa réponse est immédiate : “Dans cinq ans, dans une Formule 1. Dans dix ans, championne sur un Grand Prix de F1.” De quoi dépasser les clichés.

Related Articles

A lire absolument