interdit par Staline puis ressuscité par des Français avant de devenir sport national, l’histoire contrastée du rugby géorgien

Si l’on voulait forcer les traits, on pourrait dire que c’est une anomalie géographie. Loin de l’hemisphère sud et de ses gamins élevés pour le rugby ou du Royaume-Uni avec ses universités pépinières de talents, la Géorgie, fière nation de 3,7 millions d’habitants dans le Caucase, est pourtant un pays qui compte dans le rugby. Dimanche 14 novembre, les Lelos (nom donné à la sélection nationale) défieront le XV de France, à Bordeaux.

Indépendant depuis 1991, après avoir fait partie de l’URSS, le pays dispose malgré tout de son propre alphabet, sa propre langue et son équipe nationale de rugby.

Pour définir l’acte fondateur du rugby en Géorgie, les versions diffèrent. La part jouée par le Lelo Burti, sorte de soule, lui-même ancêtre du rugby, pratiquée dans le Caucase, est tantôt louée, tantôt désavouée. « Il y a beaucoup de légendes mais il y a surtout la réalité, pose Yvannick Le Lay, chercheur associé au laboratoire ESO à l’Université de Rennes 2, et auteur d’une thèse sur les origines du rugby géorgien. La légende la plus répandue, c’est de dire qu’il y aurait une filiation entre un sport traditionnel, le lelo, et le rugby. »

« Les sports nationaux traditionnels en Géorgie sont la lutte géorgienne et le ‘Lelo Burti’ qui est justement la source du judo et du rugby », répond Ioseb Tkemaladze, le Président de la Fédération géorgienne de rugby. Outre ces premiers rebonds lointains, le rugby a dû attendre longtemps sa rencontre avec la Géorgie. Un temps sous l’emprise de l’Union soviétique, la Géorgie a dû composer avec le désamour entre le gouvernement et le rugby. En 1888, la pratique de ce sport,  considéré trop violent, est interdite par le tsar Alexandre III.

Une proscription qui ne calme pas les ardeurs des voyageurs… en vain. « Dès les années 1920, des commerçants d’origine occidentale, notamment anglais, mais également des militaires étrangers de passage dans le port de Poti ont cherché à implanter le rugby, développe Yvonnick Le Lay. Ça a avorté car le Gouvernement a tout fait pour empêcher les sports occidentaux en URSS. »

En 1947, Staline en remet une couche en interdisant à nouveau la pratique du rugby, jugé « trop bourgeois » et donc « pas assez digne des valeurs du communisme » selon lui.

C’est finalement en 1959 qu’un français d’origine arménienne va définitivement imposer le sport. « Le rugby géorgien doit beaucoup à Jacques Haspékian, explique Yvonnick Le Lay. Il avait joué à Lyon et souhaitait revenir en Arménie pour développer la pratique du rugby. Il s’est opposé à un refus sans appel de la part des dirigeants gouvernementaux soviétiques en Arménie, qui lui ont répondu que le rugby ne pouvait pas être pratiqué dans un état qui valorise le prolétariat. Il a alors tenté en Géorgie a obtenu le soutien du Dinamo Tbilissi, le club de football local. C’est là qu’il a réussi à monter une équipe de jeunes étudiants de l’école polytechnique de Géorgie », détaille le chercheur.

« La jeunesse géorgienne intellectuelle est tombée amoureuse du ballon ovale et l’a maîtrisé, poursuit le Président Tkemaladze. Après avoir obtenu leur diplôme d’études supérieures, beaucoup d’entre eux sont devenus des personnes très importantes dans leur profession, au niveau national. Avec une grande capacité mentale, ils ont ouvert la voie au développement du rugby malgré les conditions très mauvaises et la négligence totale du gouvernement de l’époque. »

Ioseb Tkemaladze, au centre, est le Président de la Fédération géorgienne de rugby. Depuis son élection, en mars dernier, il a pour projet de construire 100 stades à travers tout le pays, avec l’appui de l’Etat.  (Irakli Tkemaladze)

En 1964, l’URSS accepte finalement la création d’une équipe proprement géorgienne. Une premier pas est franchi. Mais ce n’est qu’en 1989 que l’équipe nationale dispute son premier match. Face au Zimbabwe, les Lelos l’emportent 16-3. Les années suivantes, la guerre qui précède l’éclatement du bloc soviétique éloigne le rugby des préoccupations nationales. Jusqu’à ce qu’un autre français ne s’en mêle. 

« Quand je suis arrivé, peu de temps après la guerre, j’ai rencontré des hommes qui ne mangeaient pas à leur faim, les équipements étaient obsolètes, il n’y avait pratiquement pas d’électricité… Le pays était dans un état proche de l’Ohio, se souvient Claude Saurel, arrivé en Géorgie en 1996. Ils ont beaucoup souffert de la guerre. »

Après des expériences avec les sélections du Maroc et de Tunisie, le Biterrois est invité pour faire un audit sur la situation du rugby géorgien. Il y restera finalement huit ans, et écrira les premières belles pages du rugby local. « J’ai dû partir de zéro. Le premier jour, j’ai sorti le tableau noir et j’ai fait une première leçon de rugby. » Au fil du temps, et avec l’appui d’une fédération et des politiques motivés, il développe le rugby au point de qualifier la sélection nationale pour sa première Coupe du monde en 2003. Pour lui, biberonné au rugby du sud de la France, la greffe ne pouvait que prendre. 

Claude Saurel, alors manager général de la Géorgie, assiste à un entraînement de son équipe lors de la Coupe du monde 2003. (DAVID HANCOCK / AFP)

« C’est un pays où les gens aiment beaucoup la lutte, le judo, la boxe ou les sports de combat en général [les huits médailles obtenues aux derniers Jeux Olympiques l’ont toutes été en lutte et en judo]. Beaucoup de pays voisins ont essayé de les envahir mais les Géorgiens les ont toujours matés. C’est dans leur mentalité », analyse celui qui dispose aujourd’hui de la nationalité géorgienne.

D’origine géorgienne par son père, Dimitri Yachvili abonde : « Ce sont des résistants de tous temps, et pas que dans le sport : dans les conflits politiques et leur position géographique notamment, ils résistent ». Mais à en croire Claude Saurel, tout ne s’explique pas par ces filiations naturelles. Il évoque un autre aspect culturel : « La Géorgie, c’est un pays de fromage, c’est un pays de vin, c’est un pays de chant. Toutes ces valeurs si importantes dans la culture du rugby. Sur ces points-là, ils sont comme nous. »

Une réflexion qui peut prêter à sourire, mais que le Président de la Fédération, Ioseb Tkemaladze, prend très au sérieux, alors que la méthode géorgienne de vinification à l’ancienne est reconnu depuis 2013 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. « Il y a quelques années, j’avais demandé à Claude Saurel pourquoi, à son avis, notre équipe réussissait au niveau mondial. Claude avait répondu : ‘Regarde bien, le rugby se joue bien dans les pays où la vigne prospère et on fait du bon vin’. C’est pour ca, le rugby est aussi un jeu de Géorgiens » conclut Tkemaladze.

Dimanche, c’est justement à Bordeaux que les équipes nationales se retrouveront. Amateur de vin autant de que de rugby, Claude Saurel sera en tribunes pour savourer une partie de son travail.

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