« C’est dans l’ADN du pouvoir chinois de réprimer en isolant ses cibles », selon un ancien responsable d’Amnesty International en Asie

Le monde du tennis et la communauté internationale se mobilisent pour Peng Shuai. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #WhereIsPengShuai a fleuri ces derniers jours et ceux qui le partagent réclament des nouvelles de la joueuse chinoise de 35 ans, qui a disparu après avoir fait des révélations fracassantes : elle a posté le 2 novembre un message (rapidement supprimé) sur le réseau social chinois Weibo dans lequel elle affirme avoir été violée par l’ancien vice-Premier ministre chinois, Zhang Gaoli. Ce haut dirigeant a été, de 2013 à 2018, l’un des hommes politiques les plus puissants du pays.

La WTA, l’organisation qui gère le circuit féminin, réclame désormais des « preuves indépendantes et vérifiables qu’elle [Peng Shuai] est en sécurité », alors que la télévision d’Etat attribue à la joueuse la rédaction d’un communiqué de presse dans lequel elle aurait écrit que « tout va bien ». Franceinfo a interrogé Nicholas Bequelin, chercheur invité au Centre sur la Chine de l’université américaine de Yale (Connecticut) et ancien responsable d’Amnesty International en Asie.

Franceinfo : Le cas de Peng Shuai n’est pas la première affaire de disparition en Chine. Quelle a été votre première réaction ?

Nicholas Bequelin : Il n’y a aucune surprise. Il était évident qu’elle serait mise au silence. Les révélations de Peng Shuai étaient explosives. Dans ce genre de cas, la population cible est mise sous contrôle et à l’écart. Elle est interdite de communiquer. Toutes les personnes potentiellement dangereuses pour le Parti sont visées. Les dissidents, les avocats, les journalistes, les activistes des droits humains et des droits des femmes sont régulièrement arrêtés et détenus pendant des périodes variables. Il n’y a pas d’autorité pour contrôler la durée des détentions.

Quel est le mode opératoire du Parti communiste chinois pour contrôler sa population ?

La Chine est un Etat policier qui pratique une censure systématique. Le contrôle de l’information qui circule sur internet fait partie de ses attributions. Des centaines de milliers de personnes sont chargées de cette surveillance. Les plateformes numériques sont pénalisées si elles laissent des informations compromettantes pour le régime sur leur site.

« Le contrôle du récit du développement domestique et à l’étranger du pays ne doit provenir que de l’Etat, le pouvoir n’autorise aucune critique directe des dirigeants, aucune caricature. »

Nicholas Bequelin

à franceinfo

Lorsque des gens communiquent des informations que le Parti ne veut pas voir, sa police, la commission de discipline, se déplace immédiatement. Elle est chargée de menacer les personnes qui divulguent ces informations. Il y a plusieurs degrés de menaces : l’arrestation, la perte du travail, l’interdiction de voyager… Il n’y a pas de limite à la répression de l’Etat. Le Parti communiste utilise ce mode opératoire en son sein. C’est dans l’ADN du pouvoir chinois de conduire sa répression en détenant et en isolant ses cibles.

L’affaire Peng Shuai est-elle sensible pour le Parti communiste chinois ?

A quelques mois des Jeux Olympiques d’hiver qui se tiendront à Pékin (du 4 au 20 février 2022), il faut présenter une vision idéale et lisse d’une Chine qui prend son rang dans le monde. On ne peut pas avoir des révélations sur la manière dont les athlètes féminines, comme les gymnastes, les nageuses, servent de vivier sexuel pour les dirigeants. Pour le Parti, il est normal d’avoir un comportement prédateur vis-à-vis des jeunes femmes qui sont dans votre cercle.

Mais cette affaire reflète un système courant dans le pays. Le Parti communiste est une institution patriarcale. On ne trouve, par exemple, aucune femme parmi les membres du bureau politique. Il n’y a jamais eu de mouvement féministe en Chine. La quête d’égalité ne peut venir que d’un combat social qui n’a pas encore eu lieu dans le pays. Tous les activistes ont été mis sous silence.

Que va-t-il arriver à Peng Shuai ?

Depuis ses révélations, l’information a été censurée. Elle a circulé dans certains milieux activistes, mais la population n’a aucune idée de ce qu’il s’est passé. La police l’a sûrement retrouvée et mise aux arrêts. Elle doit être très étroitement surveillée, ses communications doivent être interceptées. Il serait étonnant que Peng Shuai soit arrêtée et condamnée. Selon son degré de coopération, les mesures seront plus ou moins coercitives : interdiction de voyager, sponsors qui se retirent… Sa carrière peut être détruite si elle ne coopère pas.

On lui rendra sa liberté une fois qu’elle se sera engagée officiellement à reconnaitre que son témoignage était une erreur. Elle devra s’engager à ne plus dévier de la ligne et ne plus salir l’image de la Chine à l’étranger. Le Parti veut effacer l’histoire et voudra sans doute qu’elle donne une interview dans un média d’Etat pour dire que cette relation était consensuelle. Elle va réémerger à un moment, mais elle va devoir faire un choix entre sa carrière, sa sécurité, celle de sa famille et ses convictions. 

Est-ce que la mobilisation internationale peut avoir une influence dans ce dossier ?

C’est difficile à dire. L’intention de Peng Shuai était que l’on parle de l’impunité des dirigeants qui se comportent comme des prédateurs. Son témoignage est le reflet d’aspirations réelles au sein de la société chinoise, un désir de plus grande égalité entre les hommes et les femmes. Elle s’attaque à la discrimination et à la prédation des hommes envers les jeunes filles. Cette question n’avancera pas d’elle-même, elle n’avance que grâce au combat. Il est important de parler de ces problèmes, de montrer que ce type de politique coercitive n’est pas acceptée par la communauté internationale.

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