« Son humilité ne l’empêche pas d’avoir de l’ambition », assure Mathieu Le Scornet, le formateur qui l’a découvert

Educateur et reponsable de la pré-formation au Stade rennais de 2003 à 2018, Mathieu Le Scornet connaît bien Eduardo Camavinga. Il l’a découvert à l’âge de 10 ans. A 38 ans, adjoint de Julien Stéphan à Rennes et désormais à Strasbourg, il a remporté notamment la finale de la Coupe de France 2019 face au Paris Saint-Germain avec le milieu de terrain.

Une période dorée où celui qui a passé 27 saisons en tout et pour tout sous les couleurs bretonnes a vu se développer de près le phénomène de précocité Camavinga, parti dès cet été à 18 ans au Real Madrid. Pour franceinfo: sport, il revient sur la trajectoire express de celui qui est devenu international français et sélectionné chez les Espoirs pour affronter l’Ukraine puis la Serbie, mais aussi sur le suivi et la gestion de tels joueurs amenés à rapidement s’exiler dans les plus grands clubs européens.  

Avez-vous tout de suite vu qu’Eduardo Camavinga était un joueur spécial ?

Mathieu Le Scornet : Au départ, c’était juste un jeune joueur passionné de foot. Il avait déjà cette envie d’apporter quelque chose à son équipe en jouant avec ses partenaires quand je l’ai repéré. Il jouait plutôt au milieu de terrain, mais après c’était du foot à huit. Le jour où je l’ai repéré c’était dans l’entrejeu. Il avait un style de jeu enjoué et très dynamique avec un pied gauche qui faisait déjà quelques différences.

Sa venue au Stade rennais s’est faite en plusieurs étapes. Il habitait sur Fougères, à 50 kilomètres de Rennes. On a d’abord pu l’inviter sur quelques séances et ensuite à quelques tournois. L’année suivante, il a pu signer grâce à une famille que je recrutais et qui habitait à côté de chez lui. Ils ont fait du covoiturage.

Ses parents travaillaient beaucoup : sa maman s’occupait de ses frères et soeurs en bas-âge et son père avait une amplitude horaire assez importante. […] On l’a donc accueilli sur l’année des U12 et il a ensuite fait toutes ses classes jusqu’à l’équipe première.

Comment pouvez-vous décrire votre relation avec Eduardo Camavinga ?

C’est particulier dans le sens où nos chemins se sont sans cesse suivis. Je l’ai eu chez les jeunes, ensuite à la pré-formation puis il a basculé au centre de formation. […] Mon premier rôle auprès de lui était celui d’éducateur et responsable de catégorie avec le suivi des joueurs à potentiel. 

Qui dit éducateur, dit aussi planification du rythme scolaire. J’avais donc cette double-casquette avec la supervision de la scolarité au collège de Cleunay à Rennes. Je pouvais aussi participer quelquefois au covoiturage et soulager sa famille de quelques allers-retours Fougères-Rennes. Au fur et à mesure des discussions, des conseils prodigués et de sa volonté d’apprendre, on a forcément tissé des liens. Et en se retrouvant tous les jours sur un terrain de foot, il y a des choses qui se font tout naturellement.

Titulaire dans un milieu à trois, Eduardo Camavinga n’a pas empêché la défaite du Real Madrid face au Sheriff Tiraspol (1-2) au Santiago Bernabeu pour la deuxième journée de Ligue des champions, mardi 28 septembre. (OSCAR BARROSO / SPAIN DPPI)

Avec un garçon charmant comme lui, des relations amicales se créent. Je recevais souvent ses parents pour faire des bilans. On était sur la même longueur d’ondes. Même quand il fallait dire que ce n’était pas suffisant, c’était toujours vu d’un bon oeil… Il m’avait aussi fait la surprise de venir à mon mariage par exemple. Ce sont des choses qui vont au-delà du football. 

Quelles sont vos premières impressions sur ses débuts au Real Madrid ?

Il se détache assez facilement de la pression. Je vois déjà un garçon qui apporte un supplément à son équipe, notamment sur ses entrées où il a été décisif. C’est là où je le reconnais : il est généreux avec cette envie d’être impliqué dans le projet de l’équipe pour apporter ce quelque chose en plus. 

Contre le Sheriff Tiraspol en Ligue des champions, il y a eu une contre-performance. Ce sont dans ces moments-là où il va vraiment prendre conscience qu’il est au Real Madrid, parce que là-bas, c’est vraiment l’esprit de la gagne tous les jours. 

Comment peut-il s’imposer à court terme au milieu d’un effectif rempli de stars ?

Il a déjà les qualités requises pour le haut niveau. Ce qui fait qu’il va perdurer à ce niveau, c’est de montrer son caractère décisif.

9 – Con 18 años y 306 días, Eduardo Camavinga es el segundo jugador más joven en anotar en su debut con el @realmadrid en @LaLiga en el siglo XXI, tras Rodrygo Goes ante Osasuna en septiembre de 2019 (18 y 259). Esperanzador. pic.twitter.com/CzJFlE2zNU

— OptaJose (@OptaJose) September 12, 2021

Aujourd’hui, c’est un milieu moderne ou « box to box », capable de défendre à haute intensité et qui doit aussi se montrer très actif dans la surface de réparation adverse. Il a toujours eu l’envie de progresser et d’aller participer aux actions offensives voire décisives. Au Real, on ne peut pas se contenter d’être neutre. Il est entouré de grands joueurs (Modric, Casemiro, Kroos), donc il faut qu’il puisse, comme eux participer, à l’évolution du jeu de son équipe.

Là où se situe sa marge de progression, c’est qu’il faut toujours être plus complet. Je pense notamment aux phases sur coups de pied arrêtés où d’ici peu de temps il se fera connaître par son jeu de tête, qui peut être performant. 

Rennes a formé plusieurs internationaux (Yoann Gourcuff, Tiémoué Bakayoko, Ousmane Dembélé, Eduardo Camavinga). Où se trouve la clé pour mener ces jeunes si rapidement au plus niveau ?

Le contexte y est favorisant. Il y a une concurrence saine entre les jeunes. Elle est présente mais dans le but d’optimiser leurs qualités. Le suivi des joueurs est également assuré par une une équipe éducative complète en partant de l’assistante de direction jusqu’à la gouvernante du centre de formation ou les éducateurs. 

La chance au Stade Rennais c’est d’avoir tous les niveaux de compétition qui permettent de s’étalonner à chaque fois avec les meilleurs. Il y a une rotation qui s’effectue dans les groupes et chacun a sa fenêtre d’exposition. Il n’y a pas qu’une chance, c’est vraiment un parcours de formation au sens propre. 

Le milieu de terrain Eduardo Camavinga lors de sa troisième saison professionnelle avec le Stade Rennais contre Montpellier, le 29 août 2020. (DAMIEN MEYER / AFP)

Eduardo a rempli à chaque fois les critères pour passer la catégorie. Mais il a été préservé dans son entrée dans le groupe pro par Julien Stéphan. Son intégrité physique pouvait parfois être mise en cause sur les premiers mois. Il est donc arrivé dans le groupe le 3 décembre, mais il n’a joué réellement contre Monaco que le 1er mai. Il a pu se construire, se développer et surtout accepter la charge d’entraînement et le rythme de la Ligue 1.

On ne l’a pas « grillé ». Il y a eu une préparation et vrai processus qui l’ont amené à pouvoir être dans une dynamique de performance immédiate le jour J.

Il y a eu ce même phénomène de précocité pour Etienne Didiot, Yoann Gourcuff ou encore Ousmane Dembélé à Rennes. Le danger reste qu’il ne faut pas mettre tout le monde à la même enseigne. Là, on parle d’exceptions. 

Pourquoi les jeunes joueurs français avec une forte précocité s’exportent-ils aussi facilement à l’étranger ?

Ces jeunes ont connu le haut niveau dans leur club formateur : ils attirent forcément l’intérêt des clubs plus hupés à l’étranger que les clubs français. C’est aussi valable pour plein de jeunes Espagnols qui s’exportent en Angleterre ou de jeunes Turcs en Allemagne.

Les joueurs français arrivent très souvent à être complets très jeunes en ayant le niveau de la Ligue 1 rapidement. En France, on recrute des jeunes en National ou en Ligue 2, les clubs étrangers recrutent directement en France et en Ligue 1 pour leurs équipes de Premier League, de Bundesliga ou autres. 

16 – Eduardo Camavinga (16 ans & 9 mois) est le plus jeune joueur à délivrer une passe décisive en Ligue 1 depuis qu’Opta analyse la compétition en 2006/07. Diamant. @staderennais pic.twitter.com/iH191xz3JY

— OptaJean (@OptaJean) August 18, 2019

Il y aussi la notion d’ambition personnelle, et ça, on ne peut pas aller contre. Un jeune comme Eduardo Camavinga a donné une récente interview où il dit très clairement : « Depuis que je suis tout petit je rêve du Real et le Real me veut ». C’est comme dans la vie active, lorsqu’une opportunité professionnelle s’ouvre dans une entreprise que l’on avait souhaitée, eh bien on y va.

Tes compétences sont reconnues jusqu’en @ChampionsLeague Mathieu Le Scornet !

@Camavinga x @Margot_Dumont https://t.co/QaAdumR7kK pic.twitter.com/laiBrVKllp

— Racing Club de Strasbourg Alsace (@RCSA) September 16, 2021

La dédicace d’Eduardo Camavinga à votre sujet en zone mixte, suite à sa passe décisive lors de son premier match avec le Real Madrid en Ligue des champions, vous a-t-elle surprise (le 15 septembre dernier) ?

Non pas du tout, ce n’est pas surprenant. Ce n’est pas l’action en elle-même qui est exceptionnelle parce qu’on pourrait dire que cela fait partie de son métier. Ce qui est exceptionnel, c’est de ne jamais oublier d’où il vient, pas même en étant au Real Madrid. C’est son côté humain, il a toujours un petit mot pour ses proches. C’est là où il se différencie et c’est peut-être là la plus grande qualité du joueur : son humilité qui ne l’empêche pas d’avoir de l’ambition.

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