« Pour qu’un Français gagne Paris-Roubaix, il n’a pas le droit à l’erreur », estime Frédéric Guesdon, dernier vainqueur français de l’Enfer du Nord

Il est le dernier Tricolore à avoir levé les bras sur la ligne d’arrivée à Roubaix le dimanche 13 avril 1997. 24 ans d’attente pour enfin trouver un successeur à Frédéric Guesdon, dans un cyclisme français souvent relégué au rang d’outsider derrière les spécialistes et grands favoris de l’Enfer du Nord. Une course unique dans la saison, tant par ses pavés que par ceux qui y ont écrit leur légende.

Pour france:info sport, l’ex-coureur français, devenu directeur sportif de la formation Groupama-FDJ, nous livre ses souvenirs de Paris-Roubaix et son avis sur les principales chances françaises à la victoire finale pour une course habituellement prévue au mois d’avril dans le calendrier. Mais Covid-19 oblige, cette 118e édition d’une des classiques les plus célèbres au monde a été décalée exceptionnellement au dimanche 3 octobre. 

Quels souvenirs gardez-vous de votre victoire sur Paris-Roubaix le 13 avril 1997 ?
Frédéric Guesdon : Je sais que cela n’avait pas été une course facile. Mais c’est surtout l’après-course qui est marquant maintenant. Sur le coup, personne ne s’attendait à ce que cela marque autant les gens. J’avais évité une chute de très peu avant le premier secteur et je m’étais dit : « C’est bon je suis dans un bon jour ».

Après, je crève mais je m’aperçois que ce n’était pas plus mal parce que j’avais loupé une échappée d’une dizaine de costauds. Il y avait [Johan] Museeuw de la Mapei qui avait lui aussi crevé et qui s’était retrouvé dans mon peloton. Toute son équipe l’avait attendu et avait roulé pour le ramener devant. Du coup, quand on est rentrés tout était à refaire. À la sortie du Carrefour de l’Arbre, je vois deux coureurs à l’avant et nous on est cinq. On récupère encore Museeuw qui avait une nouvelle fois crevé. Il était assez furieux et il faisait deux fois plus de boulot que les autres. J’ai souvent dit que les malheurs de Museeuw ont fait mon bonheur. On est entrés tous ensemble dans le vélodrome mais je ne savais pas trop comment les prendre. Je ne faisais pas un sprint pour gagner, mais plutôt pour jouer « placé » sans me poser de questions. Et c’est ce qui m’a fait gagner je pense.

Quels sont les ingrédients pour gagner une course comme celle-là ?
Il faut déjà avoir envie de la faire et de la gagner. Après, il faut surtout ne pas avoir de malchance et que tout se combine bien. C’est une course où quand tu prends le départ, tu sais qu’il y a de grandes chances que tu crèves. Il faut surtout ne pas crever au mauvais moment. Certains disent qu’il faut avoir de la chance, moi je dis qu’il ne faut pas avoir de malchance. Cela fait partie des facteurs que tu ne dois pas oublier au départ. Il faut en tenir compte dans ta tactique, dans ta façon de courir.

Est-ce que cette course a changé avec le temps ou est-elle toujours la même ?
Je vais faire comme chaque génération, je vais dire que la course à mon époque était plus dure que maintenant. Il se trouve que les pavés s’améliorent. Je me rappelle avoir connu la période de Marc Madiot et Martial Gayant qui étaient mes professeurs et quand tu regardes les photos, tu t’aperçois que les secteurs [pavés] étaient beaucoup plus abîmés que maintenant. Le matériel également a beaucoup évolué, donc je me dis que faire des Parix-Roubaix comme dans les années 1980 ou les années 1970, là c’est encore autre chose que maintenant. Vu que les pavés et le matériel sont meilleurs qu’avant, ça roule plus vite aussi. Mais ça reste toujours une course dure et totalement à part.

Paris-Roubaix se tient début octobre. Qu’est-ce que cela change pour les coureurs d’avoir une classique comme celle-là en fin de saison ?
C’est un peu l’approche qui est différente. Par rapport au mois d’avril, on sait que lorsqu’on part dans les classiques belges quinze jours avant, on a toujours le même scénario. On enchaîne les courses en Belgique, le Tour des Flandres et puis Paris-Roubaix. En ce qui me concerne, c’est plus difficile d’être dedans au mois d’octobre qu’en avril. 

Cette année on a quand même un petit avantage avec les Championnats du monde en Belgique (le 26 septembre). C’est une bonne préparation pour le coureurs et il y en a qui devraient bien figurer sur Paris-Roubaix. Après, ça permet aussi d’avoir un objectif de fin de saison. Cela change par rapport aux saisons classiques où on a toujours le même rituel en fin de saison. 

On a encore des repères avec certains favoris, mais la donne n’est pas la même, car en temps normal on savait très bien que le vainqueur du Tour des Flandres allait bien figurer à Roubaix. Cette année, on a seulement les coureurs du Grand Prix de Denain où il y pas mal de pavés et ceux des Championnats du monde comme référence. Après, on va quand même retrouver les meilleurs, des coureurs spécialistes de ces conditions qui vont se dégager.

Arnaud Démare a fait de Paris-Roubaix son objectif depuis plusieurs années. Sa saison est plus délicate que prévu, mais dans quel état de forme se trouve-t-il à l’heure actuelle ?
Je dirais qu’il arrive au bon moment parce qu’il a fait un gros Tour d’Espagne [du 14 août au 5 septembre]. Il n’a pas eu les résultats qu’il voulait, mais ce n’est pas à cause de son physique qu’il n’a pas été performant. Il a bien récupéré ensuite pour recommencer dans le Nord à Isbergues [le 19 septembre] et enchaîner sur Denain [le 21 septembre]. Arnaud a aussi fait de très bons Championnats du monde [sur la course en ligne] où il a fait du très bon boulot pour l’équipe de France sur un circuit pas évident. Il est en bonne condition et il arrive vraiment bien pour Paris-Roubaix.  

Comment peut-on peser sur une course comme celle-ci ? Le rôle de l’équipe est-il encore plus important que d’habitude ou est-ce vraiment la forme du coureur qui va être déterminante ?
Les deux aspects sont importants. On a Arnaud [Démare] et Stefan Küng aussi qui devrait être pas mal. Ce sont ces deux coureurs-là qui se dégagent un peu de l’effectif chez nous. Après, on a de bons coureurs aussi pour ce type de course avec sept gars très motivés pour faire Parix-Roubaix. C’est déjà une force d’avoir un collectif très soudé vers cet objectif.

Ce dont il va surtout falloir tenir compte, c’est la météo car ils annoncent peut-être un peu de pluie. Et je pense sans trop m’avancer, qu’aucun coureur au départ dimanche n’aura déjà fait Paris-Roubaix sous la pluie. Cela change totalement de faire cette course sur un sol mouillé ou sec comme lors des précédentes éditions.

Comment aborder des conditions de pluie sur Paris-Roubaix ?
Il est très important de bien rentrer dans les premiers secteurs. La course peut vite s’y jouer et après il faut surtout bien piloter et avoir les bons gonflages pneumatiques. C’est hyper important… J’ai fait trois Paris-Roubaix « mouillés ». Les deux premiers ne se sont pas très bien déroulés et le troisième par contre je me souviens l’avoir mal entamé, mais après c’était un plaisir. Je ne jouais plus forcément la gagne car j’avais perdu trop de temps au début, mais il vrai qu’un coureur qui va avoir les bonnes sensations et les bons pneus va se faire plaisir.

Quelles sont pour vous les clés de la course ? 
Les clés… Il faut vraiment que tout soit aligné et être dans un grand jour comme pour toutes les autres courses dans l’année. Sauf que pour celle-ci, il ne faut pas avoir la petite crevaison au mauvais moment…

Pourquoi est-ce qu’aucun Français n’a réussi à gagner cette course mythique depuis vous ?
Il y a déjà eu des phénomènes qui sont passés par là avec des Cancellara, Tom Boonen. Après, tout est beaucoup plus ouvert aujourd’hui qu’avant au niveau des nations vainqueurs. On a eu un Suédois, des Australiens entre autres avec Hayman et O’Grady. Ce sont des nations qui n’étaient pas présentes il y a vingt ans. 

La France a tourné autour en faisant quelques podiums. Il manque des fois peu de choses pour gagner. Tous les ans, on a quand même un ou deux coureurs qui peuvent bien figurer donc il ne manque pas grand chose pour être sur le podium. Quand j’ai gagné en 1997, les coureurs français n’étaient pas non plus les hyper favoris pour jouer la victoire… 

Pour qu’un Français gagne, il n’a pas le droit à l’erreur. Si on tombe sur un grand [Florian] Sénéchal cette année, pourquoi pas… C’est l’un des grand favoris je pense. Mais un de ces jours ça va venir c’est sûr.

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